François Laporte est le président du syndicat des Teamsters canadiens. Les Teamsters représentent les intérêts de plus de 1500 travailleurs-euses dans les CHSLD, RPA et RI au Québec.
François Laporte est le président du syndicat des Teamsters canadiens. Les Teamsters représentent les intérêts de plus de 1500 travailleurs-euses dans les CHSLD, RPA et RI au Québec.

Le Bureau du coroner lance en ce moment une importante enquête publique afin de comprendre les raisons pour lesquelles des milliers d’aînés-ées ont péri durant la pandémie dans les établissements d’hébergement. Certains centres d’hébergement et de soins de longue durée (les CHSLD) feront l’objet d’une attention particulière de la part de la coroner Géhane Kamel.

Les Teamsters représentent les intérêts du personnel d’un des établissements qui fait l’objet de l’enquête, c’est-à-dire le CHSLD des Moulins. Sauf erreur, toutes les procédures et consignes de la santé publique y ont été rigoureusement appliquées tout au long de la pandémie par un équipe de soin dévouée et compétente. Cependant, cela n’a pas empêché des décès dans cet établissement.

Bien que nous ne doutions nullement de la compétence de la coroner Kamel, cette enquête risque fort de ne pas pouvoir aller au fond des choses tant les enjeux opérationnels et les ramifications politiques sont complexes. Une commission d’enquête est sans doute plus adaptée puisqu’elle permettra de tirer un portrait précis de la situation, de tirer les leçons et de corriger les lacunes du système.

Il m’apparait qu’une certaine forme de négligence institutionnelle pourrait être la cause de notre bilan désastreux dans les établissement d’hébergement pour aînés-ées. Partant de ce constat, si les travailleurs-euses qui prennent soin des aînés-ées sont imputables et qu’ils sont sanctionnés par la loi lorsque reconnus coupables de maltraitance, ne devrait-il pas en être de même pour leurs gestionnaires d’établissements et les élus qui ont mis en place des politiques discutables au fil du temps? Après tout, ce ne sont pas les les femmes et les hommes qui donnent les soins qui décident des ratios inhumains travailleur/patients qu’on leur impose. Ni de la cadence infernale qu’ils et elles subissent chaque jour depuis des années.

Autrement dit, pourquoi nos anges gardiens font-ils les frais des mauvaises décisions du gouvernement actuel et de ceux qui ont dirigé le Québec dans les dernières décennies?

D’ici à ce que nos élus-es politiques aient le courage d’analyser la situation avec rigueur, regardons ensemble les enjeux qui minent le secteur d’hébergement privé pour aînés-ées. 

Des conditions de travail et des ratios inacceptables

Nul n’ignore que les conditions salariales des travailleurs et travailleuses du privé sont très inférieures à celles de salariés-ées qui œuvrent au public. Une fois que la prime « COVID-19 » prendra fin, un préposé aux bénéficiaires gagnera jusqu’à 6 $/h de moins au privé que son confrère ou sa consoeur qui œuvre au public. Il en va de même pour les autres corps de métier. Cette injustice contribue à la désaffection, voire à l’exode de cette main-d’oeuvre vers d’autres secteurs d’activité ou vers des agences, où leurs salariés-ées sont payés plus cher que ceux et celles qui oeuvrent dans des établissements privés.

D’autre part, le nombre de résidents ou de patients assignés à chaque travailleur était déjà une pomme de discorde entre les syndicats et les parties patronales bien avant que la COVID-19 ne survienne. Ces ratios excessifs forcent les travailleurs-euses à augmenter la cadence, à tourner les coins ronds. Ce rythme inhumain engendre une forme de maltraitance institutionnelle dont les personnes âgées – et les salariés-ées – subissent les conséquences. 

À titre d’exemple, il n’est pas rare qu’un infirmier auxiliaire doive effectuer deux ou trois dizaines de contrôles glycémiques dans une même soirée, compenser pour l’absence de plusieurs collègues de travail, aider à nourrir les patients et répondre à leurs besoins, tout en effectuant toutes les autres tâches sous sa responsabilité. Cette surcharge de travail est inacceptable en plus d’être alarmante. Je m’abstiens ici de vous parler de l’augmentation d’accidents de travail et des enjeux de santé mentale qui ont explosé à cause de la pandémie.

Peut-on être étonnés de voir ces travailleurs-euses rentrer à la maison après leur quart de travail, complètement exténués par la charge émotionnelle et physique de leur boulot?

Un portrait global

Me Kamel a mentionné aux médias vouloir élargir l’enquête à d’autres milieux de vie pour aînés au Québec afin d’avoir un « portrait global ». Nous espérons que les enjeux préexistants qui minent ce secteur d’activité depuis des années, voire des décennies, feront aussi partie de son analyse. Le passé peut nous fournir de nombreuses réponses sur les défis auxquels nous faisons face maintenant.

Les hommes et les femmes qui prennent soin de nos aînés dans tous les établissements privés font preuve d’un courage et d’un dévouement remarquables. Puisque la pandémie n’est pas terminée, ils et elles continuent jour après jour de risquer leur santé, voire leur vie, afin d’offrir les services et les soins que nos aînés sont en droit de recevoir.Maintenant que nous avons identifié les causes, il faut administrer les remèdes. J’y reviendrai dans une prochaine lettre d’opinion.